mercredi, 25 mars 2009
Explosion broutille
Je suis restée assise sur les marches pendant un certain temps. Vous dire exactement, impossible. Le temps ne passait plus ou bien trop vite. La nouvelle était à peine croyable. Il n'existait plus. Que dans mes rêves, mes cauchemards, mes moments où je suis seule et que je peux penser à lui.
IL N'EXISTAIT PLUS.
Bouclettes aux yeux de serpent, versant son venin dans ma gorge. VENIN.
Je suis restée assise sur les marches, un peu en hauteur, je l'ai vu sortir. Juste avant. Juste avant de voir le big BANG. Entendre. Voir encore. Sentir cette odeur de cramé. Tout avait explosé. Tout n'était plus que ruine. Il était parti, laissant les bouts de son corps aux quatre coins du couloir, de la galerie Richelieu de la Sorbonne. Mais moi, je suis restée là, sur les marches, un peu en hauteur, la tête entre deux barreaux, pour mieux voir l'explosion.
Je me souviendrai de lui avec beaucoup de précision, je pense. Un jour, il m'avait laissée tomber. C'était un soir, il était très tard, il m'avait donné rendez-vous en banlieue, et m'avait dit qu'il ne pouvait pas ouvrir la porte. M'avait laissée, criminellement. Alors, l'explosion dans la galerie, à coté de ça, de ce qu'il m'avait fait, c'était une broutille. Comme j'ai pleuré ce soir là, comme je l'aimais encore après tout ça, comme une débile et une bonne poire. Comme j'en ai pleuré, oui, obligée d'appeler un ami pour qu'il m'héberge à Vincennes, car je n'avais nulle part où dormir. Oui, à coté de tout ça, c'était une broutille, une brindille, un grain de sable.
J'étais sure qu'il me quitterait dans l'escalier de la Sorbonne, et j'étais sure aussi qu'il passerait par cette porte pour accèder au couloir.
Il m'avait laissée un jour, criminellement. Mais, à l'heure où je vous écris, TOUT est rétabli.
14:14 Ecrit par Nadja dans Blog | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : littérature, sorbonne, richelieu, escaliers
lundi, 16 mars 2009
L'étranger de la ligne 87
Il est monté dans le bus. Mon premier et seul réflexe a été de détourner la tête pour pas qu’il me voit. Il me dérangeait à monter dans MON bus, à côtoyer, à flirter avec ma vie nouvelle. C’est comme si la bulle d’espace avait retrouvé celle du temps, l’espace d’un moment pour s’éteindre, former un anneau étroit et me serrer à la gorge.
Il est monté et m’a frôlée. Moi, comme d’habitude, je suis assise à l’avant pour composter rapidement si jamais ces foutus contôleurs de la RATP se pointent. Il m’a frôlée, mais ne m’a pas vue, ou peut-être a-t-il fait semblant de ne pas me voir. Comme moi. Peut être était-il dérangé aussi de me voir, n’avait rien à me dire, ne voulait rien me dire de sa vie d’aujourd’hui. Travaille-t-il à présent? Je me souviens de sa guitare et de son envie de devenir luthier. Est-il devenu luthier? Je me souviens de Madame V., notre professeur de littérature qui passait son temps à se moquer de lui, elle l’aimait bien cependant. Et Madame B, notre professeur de philosophie que je soupçonnais de sortir avec lui en cachette. Il en a eu des conquêtes, je me souviens. Et j’aurais sans doute aimé en faire partie, mais je n’étais pas assez bien, assez grande, assez sociable à cette époque. J’étais la-petite-sensible-qui-chante-bien-mais-sans-rythme. Le rythme! Me disait-il, fais attention à ton rythme! Mais je n’ai jamais pu être accompagnée par sa guitare. Il a renoncé.
Il est monté dans le bus. Je me suis retournée et j’ai fait comme si je regardais une affiche à coté de lui, j‘avais peut-être envie qu‘il me voit, qu‘il voit que je ne suis plus la ratée d‘autrefois et que je suis devenue une vraie femme. Je l’ai vu accoudé à une barre métallique dans le fond. Il regardait le paysage défiler à la grande fenêtre. C’était bien lui, toujours un peu rêveur. Comme moi. Je suis sûre qu’il aime Barbara, au moins autant que moi.
A force de vouloir attirer son attention, malgré tout, rien ne s’est passé.
Il est descendu du bus.
Les deux bulles, celle du temps et celle de l’espace, se sont séparées pour me laisser un peu respirer. Il est descendu rue Monge, avec une grande pochette sous le bras. C’est un artiste, encore, très certainement. Je l’ai regardé s’éloigner.
J’aurais peut-être aimé mourir étranglée tout compte fait.
11:13 Ecrit par Nadja dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, nouvelle, bus, temps, espace
mercredi, 11 mars 2009
Une nouvelle à découvrir
LA FEMME CHANGEE EN RENARD
Voici un extrait du livre de David Garnett (Lady into Fox), mais je tiens à préciser que cet extrait n'est absolument pas fidèle, car je me suis amusée à changer la focalisation du narrateur.
Richard poussa la porte. Il tenait un plateau chargé de thé et balaya la pièce du regard. Il paraissait bien plus grand, bien plus mince qu'auparavant. C'était devenu un géant. Avant qu'il n'entrât, j'avais profité de son absence pour enfiler tant bien que mal ma robe de chambre. Je m'avançai vers lui, pour qu'il me voit. Ma robe trainait derrière moi. Bruit feutré sur le tapis de la chambre. Je me prenais les pieds dans le tissu de mon vêtement. Il appela doucement: "Silvia, Silvia! Que faites-vous là?" Mais il comprit vite que je n'étais pas satisfaite de la chemise de nuit dans laquelle j'étais. Tout était bien trop grand et disproportionné. Il sortit de l'armoire une petite matinée que j'aimais porter. Elle m'allait parfaitement à présent.
Si je n'avais pas eu envie de pleurer, j'aurais probablement ri du ridicule de la scène. Mais tout ce que je savais, tout ce qui était encore vrai, cette petite chose à laquelle je me raccrochais, était que le sentiment de pudeur ne m'avait quittée un seul instant. Je n'aurais pas supporter me mettre au lit entièrement nue, même si les poils me servaient désormais de parure. Il suffisait peut-être que je m'habitue, mais j'avais honte de ces poils. "Cela n'arrive pas qu'aux autres" aurais-je pu me dire, mais cette histoire me paraissait inédite, cela n'était même pas arrivé aux autres, me semblait t-il. Quel genre de femme pouvait être plus poilue qu'un mari? Un genre de femme qui n'en était pas un. Je n'étais plus une femme.
Richard m'installa dans le fauteuil et prîmes le thé ensemble. Garder les habitudes était encore la meilleure solution pour préserver une certaine décence. Il s'était si bien comporté face à cette situation. Il m'avait reconnue, m'avait prise dans ses bras et m'avait ramenée à la maison. Il aurait très bien pu se dire que ce n'était pas moi, que sa femme avait tout simplement disparu et il m'aurait laissé dehors avec les chiens. J'essayais tant bien que mal de me sortir de l'esprit toutes les questions angoissantes et pragmatiques que j'étais en droit de me poser dans un moment pareil. Richard était là, à mes cotés, il me regardait avec les mêmes yeux qu'avant et c'était après tout le principal. Mais il semblait malgré tout si malheureux que je ne pouvais pas me sentir autrement que comme un petit animal roux avec un museau, des pates, et une queue.
Tout s'était passé si vite. La promenade dans la forêt, les aboiements d'une meute, le cor d'un piqueur, le début de la chasse et ma soudaine impression de rétrécir, ma peau qui me grattait à mesure que les poils poussaient et la petite renarde que je suis devenue devant l'air effaré et impuissant de mon mari.
Nous nous mîmes au lit, serrés l'un contre l'autre. Il s'endormit en carressant ma fourure tandis que je priai pour retrouver à mon réveil mes jambes fines, ma poitrine et mes longs cheveux.
13:31 Ecrit par Nadja dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : nouvelle; littérature; livre; renard
mercredi, 04 mars 2009
The Museum of Bad Art
C'est en fouillant dans les décombres du net que je suis tombée ce matin sur le site du Musée du Mauvais Art, je n'ai pas pu m'empécher de vous faire part de ma découverte.
Fondé en 1993, le Museum Of Bad Art (MOBA) est une institution privée consacrée à la célébration du "mauvais art" dans toutes ses formes. Son fil rouge: Art Too Bad To Be Ignored.
Parmi les acquisitions du musée, il y en a trois que j'ai choisi de vous montrer:
Mama and Babe
Peinture acrylique faite par Sarah Irani, 1995
24x30, donnée par l'artiste.
La couleur de la chair rappelle très largement les couleurs d'un bistrot. L'artiste flirte avec la caricature, la mère ressemble à une femme politique . Pourtant, les constantes du portrait sont bel et bien respectées au niveau de la composition de l'image, pour obtenir un résultat harmonieux dans la position des personnages et cependant très génant et dérangeant par la déformation des traits.

Peinture acrylique faite par un artiste anonyme.
48x21.5, acquise par Scott Wilson.
Les couleurs donnent une dimension agressive, qui rend l'oeuvre quasiment obsène, alors que le sujet en lui-même est reposant et plein d'innocence.
Nouvelle acquisition:
Till I Was Blue in the Face!
Peinture acrylique faite par un artiste anonyme.
11 x 14
And you thought you were having a bad day!
11:58 Ecrit par Nadja dans Loisirs | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : musée, peinture, art
lundi, 02 mars 2009
Cadenas
Nous, on a allumé toutes les lumières à l’intérieur pour pouvoir voir ce qu’on écrit et ce qu’on fait. Nous sommes au début du mois de mars, il fait très beau, mais rien ne semble transpercer la vitrine quasiment opaque de poussière. J’ai un peu mal aux yeux. Je n’ai pas grand-chose à faire. ON m'a mise contre la vitre, avec un vieux radiateur à mes pieds, pour que j'ai moins froid. C'est la première fois qu'il reste éteins depuis que je suis là. Un enfant et sa mère passe dans la rue, son à peine audible, comme si j’étais sous l’eau.
Oui, comme si j’étais sous l’eau. Comme si j'étais sous l'eau.
Autour de moi, on s'agite. Je m'agite aussi d'habitude, mais là, j'ai envie de faire la planche flottante, les bras et les jambes écartés dans une piscine.
Je repense à l’hiver. Je ne m’étendrai pas sur le sujet. Je ne parlerai pas de cet hiver.
Tout tourne pourtant autour de l’hiver.
Printemps, Eté, Automne, HIVER.
C’est comme une mort certaine. Ma première petite mort fut en hiver. Je m’en souviens très bien de cette fois là, car je regardais un aquarium, juste avant. Comme si j’étais déjà sous l’eau.
J’ai l’impression d’avoir fait le tour, que le cycle est fini, que les saisons vont cesser d'exister pour n’être qu'un grand hiver. C’est en hiver qu’on est pressé de rentrer chez soi le soir pour se réfugier sous sa couette. J’ai envie de ça tous les matins en me levant.
Envie d’être à tes cotés toute la journée, de te voir dormir, de pouvoir t’entendre dormir, c’est si rare. De temps en temps, j’arrive à percevoir cette faible respiration, mais ça ne dure pas, et l’anxiété renvient à la charge.
C'est aussi en hiver que les idées et le talent touchent à leur fin, c'est en hiver que les mots qu'on voudrait voler, qu'on voudrait tant coucher sur le papier, restent tranquillement de leur tanière alphabétique.
J’ai l’impression de m’adoucir, de me courber, de me laisser bercer par un bonheur tranquille, sans vague et solide. Alors ma prose pue, sent la niaiserie. Pardon, lecteur.
C’est comme un cadenas recouvert d’une couche épaisse de neige, froide à te geler le cerveau.
17:06 Ecrit par Nadja dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : neige, hiver, travail, aquarium, litterature