lundi, 20 avril 2009
Portraits de femmes
Il y a celles qui ressemblent à Méduse et celles qui sont les victimes.
Le manichéisme est-il omniprésent lorsqu'on veut décrire un personnage féminin de la littérature? Elle est ceci, elle est cela, elle se place à tel rang de la société, elle a mal agit, elle a eu raison, elle a eu tort. La description des hommes est peut-être moins tranchée, moins morale aussi (il s'agit là, bien evidemment juste d'une interrogation et nons, malgré la forme, d'une affirmation). A t-on vraiment dit de Julien Sorel qu'il était bon ou mauvais? N'y a t-il pas moins manichéen que le roman de Camus, L'Etranger? En effet, Le rouge et le noir et L'étranger ne se placent pas du tout sous le signe de la morale. Valmont n'est-il pas plus nuancé que Merteuil, à première vue? Adolphe n'a pas la position de pur bourreau, alors qu'Ellénore a celle de victime de façon absolue.
Attention, je ne prône absolument pas le manichéisme, je suis juste en train de m'amuser.Ce n'est pas non plus un sujet de bac et rassurez-vous, je ne jouerai pas les Castors!
Cherchons dans la littérature (au cinéma, par le biais de l'adaptation) qui sont les victimes et qui sont les bourreaux, parmi les femmes...
Nana du roman éponyme d'Emile Zola: photo du film de Jean Renoir
"Nana passait, pareille à une invasion, à une de ces nuées de sauterelles, dont le vol de flamme rase une province". Une femme démon, incarnant la décadence de toute une société, une rafale qui porte et emporte avec elle l'honneur de la gente masculine. Ce démon putain finit par tomber dans l'abyme. Avant de mourir, elle se repent. Du coté de Renoir, elle prend une dimension quasi christique en s'élevant à une dimension mystique et surnaturelle qui n'engage que le réalisateur.
Catherine du roman Jules et Jim de Henri-Pierre roché: photo du film de François Truffaut
"Catherine était contente du succès de sa ruse; Jules et Jim étaient émus comme par un symbole qu"ils ne comprenaient pas." Catherine est un désir à elle toute seule, son être ne fait qu'un avec ce qu'elle veut. Elle est ce qu'elle veut, mais son grand drame est de ne pouvoir avoir ce qu'elle veut. Elle finit par choisir le suicide et le meurtre, celui de Jim, en culbutant sa voiture du haut d'un pont en ruine. Femme démon, manipulatrice, elle se perd elle-même dans son jeu et dans le désespoir qu'elle cause.
Nadja du "roman" éponyme d'André Breton: photo d'un dessin de Nadja, issy du livre.
Je vois en Nadja une figure victime. Cela n'engage que moi. Breton a t-il fait un seul geste pour aider cette femme quand elle a été internée? Cette "créature magique", un peu Mélusine, un peu Marie-Antoinette, n'a t-elle pas été sacrifiée pour acquérir une dimension allégorique? "Nadja" est le nom qu'elle s'est choisi, en russe, ce nom est le commencement du mot "espérance". Une vision qui la mène directement au désespoir...
A noter: l'adaptation de Nadja au cinéma (produite par David Lynch) a fait du personnage surréaliste un vampire.
La Princesse de Clèves du roman éponyme de Madame de La Fayette: photo du film de Jean Delannoy
"M. de Nemours fut tellement surpris de sa beauté que, lorsqu'il fut proche d'elle, et qu'elle lui fit la révérence, il ne put s'empêcher de donner des marques de son admiration. Quand ils commencèrent à danser, il s'éleva dans la salle un murmure de louanges. Le roi et les reines se souvinrent qu'ils ne s'étaient jamais vus, et trouvèrent quelque chose de singulier de les voir danser ensemble sans se connaître. Ils les appelèrent quand ils eurent fini sans leur donner le loisir de parler à personne et leur demandèrent s'ils n'avaient pas bien envie de savoir qui ils étaient, et s'ils ne s'en doutaient point."
La pauvre princesse de Clèves n'a pas les traits d'un démon, au contraire. Elle peut être assimilée à une "presque-Madame-de-Tourvel". En effet, la citation est quasiment la même, une passion folle, sauf que dans Les liaisons dangereuses, Madame de Tourvel finit par céder, ce que ne fait pas la Princesse de Clèves. Les deux femmes auront pourtant le même sort, elles finiront par mourir au couvent. Comme quoi, l'avenir d'une femme est très dur, si celle-ci est touchée par une passion, assouvie ou non. Mais tandis que le vicomte de Valmont se "suicide" au cours d'un duel, M. de Nemours finit par oublier sa belle.
La Marquise de Merteuil du roman Les liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos: photo du film de Stephen Frears
A la fin du roman, la marquise est dévorée par la petite vérole, elle s'en remet, mais est défigurée. "Le Marquis de ***, qui ne perd pas l'occasion de dire une méchanceté, disait hier, en parlant d'elle, que la maladie l'avait retournée, et qu'à présent son âme était sur sa figure. Malheuresement tout le monde trouva que l'expression était juste."
Madame Bovary du roman éponyme de Gustav Flaubert: photo du film de Claude Chabrol
Bien que masculine, créee par la plume d'un homme ("Madame Bovary, c'est moi" dira Flaubert), cette femme connait le sort de nombreuses héroines de la littérature (certaines sont évoquées ici), elle se suicide avec en avalant de l'arsenic pour échapper à une société qui ne lui convient pas, et pour que son mari n'apprenne pas ses aventures.
La Présidente de Tourvel du roman Les liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos: photo du film de Stephen Frears
" (...) elle n’a point, comme nos femmes coquettes, ce regard menteur qui séduit quelquefois et nous trompe toujours. Elle ne sait pas couvrir le vide d’une phrase par un sourire étudié ; et, quoiqu’elle ait les plus belles dents du monde, elle ne rit que de ce qui l’amuse. Mais il faut voir comme, dans les folâtres jeux, elle offre l’image d’une gaîté naïve et franche ! comme, auprès d’un malheureux qu’elle s’empresse de secourir, son regard annonce la joie pure et la bonté compatissante ! Il faut voir, surtout au moindre mot d’éloge ou de cajolerie, se peindre, sur sa figure céleste, ce touchant embarras d’une modestie qui n’est point jouée. Elle est prude et dévote, et de là, vous la jugez froide et inanimée. Je pense bien différemment. Quelle étonnante sensibilité ne faut-il pas avoir pour la répandre jusque sur son mari, et pour aimer toujours un être toujours absent. "

Ellénore du roman Adolphe de Benjamin Constant: photo du film de Benoit Jacquot
Ellénore est sensible et meurt de peine d’amour. Allégorie de la fatalité, elle est le personnage romantique d’une victime de la passion. Certes, l’héroïne est elle-même victime de la fatalité (fatalité de la passion, fatalité sociale, fatalité des circonstances) mais elle apparaît bien plus comme une « élue du destin » pour porter malheur à Adolphe. A cet égard, un trait frappant chez l’héroïne est son évolution. « Elle était douce, elle devient impérieuse et violente. » En effet, de victime de la société, elle devient geôlière de son amant et va exercer sur lui une violente tyrannie. Pour ce personnage, l'ambiguité est inverse par rapport aux autres personnages. De victime, elle devient fléau et donc démone, elle peut apparaître comme une "contre-Nana", en ce sens. La seule issue pour toutes ces femmes étant la mort.
14:01 Ecrit par Nadja dans Blog | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note | Tags : femmes, livres, films, cinéma
mardi, 14 avril 2009
L'Etranger de Nadja
Lorsque ma langue glisse sur mes dents, je les sens lisses: je viens de me les laver. Mes yeux sont collés. Je n'entends presque plus l'eau de la pluie qui ruisselle contre le carreau de ma chambre. Il y a des petits points rouges sur un écran noir derrière mes paupières. Je pose sur la table de chevet mon bouquin corné à la page cent vingt deux. J'appuie mes joues contre celles de l'oreiller. J'aurais bien aimé que la femme à la terrasse du Café Soufflot appuie ses joues sur mon oreiller. Mais elle me ferait sans doute remarqué à quel point il s'effiloche.
Cette femme aux yeux de fougère m'a regardé, il y a quelques heures, comme on regarde une patisserie quand on est au régime: avec une grande envie dissimulée sous les traits du dédain. J'avais eu envie de faire demi tour, de la prendre dans mes bras, de lui dire que je ne fais pas grossir et enfin de la promener au Luxembourg, tout fier, comme on promène un lévrier afgan en laisse. Mais, comme chaque fois qu'une femme pose son regard sur moi, j'ai continué à marcher.
A présent, dans mon lit, j'y repense.
Je devrais aller m'acheter un autre pantalon pour remplacer le mien. Il est trop usé. Peut-être que Mademoiselle Mathin pourrait m'accompagner. Je l'emmenerais au jardin du Luxembourg. Elle m'apporte toujours le courrier gentiment,mais elle reste sur le pas de la porte. A chaque fois, elle a des petites phrases en réserve pour moi.
L'horloge accrochée au mur indique trois heures. Je dois compter dix- sept minutes en plus environ pour avoir l'heure exacte.
J'entends Monsieur Garand tousser. C'est le voisin du palier gauche. La dame qui s'occupe de lui est partie à 22h03. Peut-être que Monsieur Garand regarde l'heure, lui aussi. Il n'a sans doute pas envie qu'il soit si tard à sa montre, ou si tôt. Il tousse. Je m'attends toujours à ce que Mademoiselle Mathin m'annonce un matin que les poumons de Monsieur Garand lui étaient sortis par la bouche. Mais non. Elle me dit souvent qu'elle le trouve très courageux, parce qu'il tient bon.
De mon lit, je ne peux pas sentir l'odeur de cet homme, juste entendre ses soupirs, ses râles, ses quintes de toux, ses pleurs parfois. Quand j'ai envie de vomir, je respire par le nez. L'odeur est toujours perceptible, qu'elle soit réelle ou non.
J'ai envie d'acheter une télévision à Monsieur Garand, pour qu'il ne vive plus ses nuits comme un bagne. Ce sont les mots de Mademoiselle Mathin. Elle dit que son bagne, c'est son propre corps malade. Mais je ne suis pas riche. Et il faudrait que je m'achète aussi une télévision si je l'étais.
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10:58 Ecrit par Nadja dans Blog | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : paris, jardin, argent, littérature
jeudi, 09 avril 2009
Pensée d'avril
Les Fleurs du Mal m'attirent et conspirent à me nuire.
Toutes, comme un seul bouquet de fleurs coupées,
de Cadavres exquis, vont m'étreindre, m'endormir
M'étouffer.
Phèdre, Lilith et toute la clique dans un immense baiser.
11:23 Ecrit par Nadja dans Blog | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note
jeudi, 02 avril 2009
Nadja dans le métro
Cinquante sept secondes. TOP. Le métro venait d'arriver à Denfert-Rochereau en cinquante sept secondes depuis la dernière station. Les gens autour de moi n'osaient pas tellement regarder dans ma direction. Ils jetaient des coups d'oeil discrets. Ils avaient tous les lèvres pincées et un petit air gêné et embarassé d'être ici, scrutant l'affiche qui montrait la ligne de métro, comme si leur unique but était de l'apprendre par coeur.
Une vieille dame était assise à coté de moi, un peu forte, elle portait une robe grise. Ses bras avait la taille de mes mollets. C'était elle qui provoquait la réaction de tout le wagon. Elle avait posé sur ses genoux un sac rempli de louches. Cette vieille femme était déjà là quand je suis montée dans le train. Depuis déjà pas mal de temps, elle s'amusait à les casser. Oui, elle essayait tant bien que mal à rompre les ustensiles de cuisine. Quand elle n'y parvenait pas, elle les tordaient dans tous les sens en grommelant "Satanés de bons à rien, je vais vous tordre le cou, moi, avec vos histoires!". Cette femme ne paraissait pas remarquer qu'autour d'elle, si les gens ne s'inquiétaient pas, ils riaient nerveusement dans leurs écharpes.
C'est à ce moment-là que je vis la pancarte indiquant MONTPARNASSE. Je me levai de mon strapontin. A regret, oui, car j'aurais aimé avoir la clef de ce mystère. Je suis sortie du métro, en me retournant une dernière fois, juste à temps pour voir la vieille dame, derrière la vitre quasiment opaque, pleurer.
15:44 Ecrit par Nadja dans Blog | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : métro, littérature